|
Après deux articles (partie 1 et partie 2) consacrés à des personnages masculins, songeons à la parité et intéressons nous aux personnages féminins. Mme Méchain : voilà un personnage peu engageant, voyez "son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux bleus, au petit nez perdu" et, au-delà des apparences, le reste n'est pas plus avenant : "une de ces enragées et misérables joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches besognes.". Aristide Saccard la croise au plus fort du succès de la Banque Universelle, dont tout le monde s'arrache les actions, et sa seule présence le met mal à l'aise, il la perçoit comme "la fée mauvaise, celle qui jette un sort sur les princesses au berceau". Il n'a pas tort, car "La Méchain" veut le faire chanter. Saccard a un enfant naturel caché, Victor — fils d'une pauvre fille qu'il a violée et abandonnée. Beau sujet de scandale... La Baronne Sandorff : jeune, jolie et riche, c'est une fanatique de la bourse, elle joue "comme une perdue ! Tous les jours de crise, on peut la voir là, dans sa voiture, guettant les cours, prenant fiévreusement des notes sur son carnet, donnant des ordres…". Elle apparaît souvent dans sa voiture, visage à la portière, d'autant plus désirable que distante : posséder une femme aussi inaccessible sera pour Saccard une preuve supplémentaire de sa toute-puissance. Nouveau sujet de scandale, sa liaison sera dévoilée — en pleine action, si vous voyez ce que je veux dire... — à son rival, l'autre amant de la baronne, le procureur général Delcambre. Ce qui donne l'occasion à Zola de décrire une scène d'affrontement entre les deux hommes qui rivalisent de grossièreté : une occasion de montrer que ces hauts personnages sous l'emprise des passions se comportent comme le "bas peuple" qu'ils méprisent. Elle est à moitié ruinée à la fin du roman. Zola illustre sa déchéance en l'appelant "la Sandorff", la privant de son titre de baronne. La princesse d'Orviedo : cette veuve a un problème, elle sait que la fortune de son défunt mari a été mal acquise, dans le monde de la finance "le prince s’était, pendant vingt années, fait sa part du lion dans toutes les grandes canailleries restées légendaires". Rongée de remords, elle devient "un banquier, chez qui les pauvres avaient déposé trois cents millions, pour qu’ils fussent employés au mieux de leur usage". Saccard est son locataire (il va installer le siège de "sa" banque dans ce splendide hôtel particulier. La princesse va employer toute sa fortune en autant d'associations d'aide aux pauvres, une de ces associations va prendre en charge Victor, le fils naturel de Saccard... ou plutôt essayer de prendre en charge, car cela ne finira pas bien. Caroline Hamelin : la voisine de Saccard dans l'hôtel d'Orviedo, où elle habite avec son frère. Elle n'est pas veuve (contrairement aux deux personnages précédents), mais vit séparée de son mari qui la brutalisait. Son frère Georges Hamelin, un ingénieur qui nourrit de grands projets au Moyen-Orient, va participer à la création de la Banque Universelle et sera un des inspirateurs de la dimension mythique (mystique ?) de cet établissement qui se voudra un contre-pouvoir face à la domination des financiers juifs. Caroline va se lier avec Saccard — elle se donnera à lui une fois, dans un moment d'abandon — et restera son amie jusqu'à la fin. Pourtant, Caroline s'inquiète des irrégularités commises par Saccard — elle joue le rôle de bonne conscience, c'est le seul personnage qui tient un propos non antisémite "Pour moi, les juifs, ce sont des hommes comme les autres. S’ils sont à part, c’est qu’on les y a mis". Mais elle n'arrivera jamais à le faire reculer. Finalement, elle va se faire une raison et accepter les écarts et les manœuvres de spéculation de Saccard : elle est convaincue que le progrès apporté par la réalisation des projets de son frère peut venir compenser le côté mauvais des opérations financières réalisées par la Banque Universelle. Suivant le principe : la fin justifie les moyens, elle finit par se dire que "l'argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain". Toutefois, sa position comme soutien de Saccard est ambigüe car — poussée par son frère — elle va vendre ses actions alors que le cours est au plus haut. Elle sera donc une des rares à avoir tiré profit de l'opération. Ce statut particulier permet à Zola d'en faire le témoin de la catastrophe, de la chute de Saccard, c'est elle qui va nous faire découvrir les malheurs des différents personnages qui ont joué et perdu avec Saccard. à suivre
|